Castration : « les éleveurs sont maintenus dans l’ignorance »

7 juin 2021 - Estelle POLETTE DE OLIVEIRA

Sur l’arrêt de la castration, les groupements font toujours face à « un mur d’abatteurs », ce qui les plonge dans le silence. Une omerta que l’association Pour le bien-être porcin et la non-castration des porcs a décidé de rompre lors d’une réunion d’information et d’actions organisée mardi dernier à Lampaul Guimiliau (29). 5 000 lettres pourraient ainsi prochainement arriver à Julien Denormandie.

De gauche à droite : Benoit Tanguy et Daniel Conq, membres de l’association Pour le bien-être porcin et la non castration des porcs, Jean-Jacques Riou, président, Jean Lou Le Gall, membre et Yvan Le Clech secrétaire de cette association. On notera également l’absence de plusieurs autres éleveurs qui n’ont pas souhaité apparaître par peur de représailles de leur abattoir.

 

Une véritable révolte. C’est ce que prédit Jean Jacques Riou, éleveur et président de l’association Pour le bien-être porcin et la non-castration des porcs. Selon lui, « les éleveurs sont maintenus dans l’ignorance sur le sujet de l’arrêt de la castration à vif. Mais en janvier 2022, lorsque ceux qui vont devoir castrer sous anesthésie vont se rendre compte qu’ils subissent une distorsion de concurrence de 9 à 10 € par porc avec les éleveurs de mâles entiers, ils vont se révolter et notamment contre leur groupement ». C’est donc dans l’objectif d’informer les éleveurs de porcs et d’agir auprès du Ministre de l’Agriculture que l’association a organisé une réunion le mardi 1ier juin 2021 à Lampaul Guimiliau (29).

« Jamais je n’ai connu une telle distorsion »

Si les abatteurs souhaitent répondre à la loi en poussant les éleveurs à anesthésier leurs animaux (voir ici), les quelques centimes qu’ils imaginent débourser pour amortir le coût des anesthésiants ne font pas le poids. « En 2020, avec un aliment à 275 €/t, le différentiel de marge entre un mâle castré sans anesthésie et un mâle entier est déjà de 8 € par porc grâce à l’amélioration de l’indice de consommation, la rotation des bâtiments ou la valorisation des carcasses. En 2022, en ajoutant 1 ou 2 € par porc de coût d’anesthésie locale ou générale, le manque à gagner sera de 9 à 10 € par animal, soit 80 000 € par an pour une structure familiale qui vend 8 000 porcs par an », détaille Jean-Lou Le Gall, éleveur et membre de l’association. Et Jean-Jacques Riou de poursuivre, « pour le groupe Bigard qui est vent debout contre le mâle entier, s’il veut payer le différentiel de 10 € par porc pour les 5 M de porcs qu’il abat chaque année, cela reviendra à débourser 50 M d’€. Pas certain qu’il en ait les moyens.»

Un enjeu de compétitivité

Alors que plusieurs protocoles d’anesthésie sont actuellement en test, les éleveurs se sont interrogés lors de cette réunion sur l’intérêt pour le bien-être animal et la santé des porcelets de piquer deux fois les nouveaux nés pour leur injecter localement l’anesthésiant. Par ailleurs, il semblerait que l’anesthésie générale avec de l’isoflurane ne contribue pas complètement à la gestion de la douleur. Le fait qu’ils puissent tituber à la suite de cette intervention serait potentiellement une source d’écrasement par la truie et représenterait des pertes de performances technico-économiques. L’immunocastration, qui induirait, elle, un différentiel de 6 € par porc avec le mâle entier a été rapidement écartée par les membres de l’association, pour des raisons techniques, d’innocuité et sans doute par méconnaissance.
« Les abatteurs évoquent le manque de fiabilité de la détection des carcasses odorantes. Mais il faut rappeler qu’avec l’amélioration de la génétique et des pratiques, on peut réussir à réduire à seulement 1 % le risque d’animaux odorants. C’est moins que les pifs actuellement. Alors, même avec une erreur de 10 % de détection, ramené à 1 % d’odorants, le risque est vraiment très faible », argumente Jean Jacques Riou. Et d’ironiser « en Espagne, 85 % de la production est en mâle entier et cela ne nuit absolument pas à leur capacité d’exportation. Par ailleurs, en France, 28 % des porcs sont issus d’élevages ayant arrêté la castration, via Cooperl mais aussi quelques 200 éleveurs bretons indépendants.» La Fict1 aurait quant à elle déjà indiqué sa position, à savoir, qu’il serait possible de travailler en mâles entiers pour 50 à 60 % des approvisionnements des transformateurs. Par ailleurs, d’après les membres de l’association, cinq abatteurs bretons en plus des sites Cooperl accepteraient déjà des petits volumes de mâles entiers.

Une dérogation seulement si la castration est indispensable

Pour mener les négociations, chaque groupement semble faire cavalier seul, échouant les uns après les autres. Du côté d’Inaporc, Jean Jacques Riou regrette que « malgré un financement majoritaire par les éleveurs, dans cette instance, toutes les décisions doivent être prises à l’unanimité, ce qui semble impossible de par la simple présence des abatteurs.»
Bien conscients que certains cahiers des charges comme Bayonne ou plusieurs Labels Rouge devront poursuivre la castration sous anesthésie pour conserver du gras, les membres de l’association souhaitent que cette intervention reste dérogatoire et ne soit pas généralisée. Pour cela, c’est au travers d’une lettre qu’ils demandent que le Ministre « n’autorise la dérogation à l’arrêt de la castration des porcelets que si elle est indispensable et dans le cadre de cahiers des charges (privés et Certification Conformité des Produits).»

Décidés à agir, les membres de l’association incitent donc tous les éleveurs bretons à signer cette lettre (à télécharger en bas de cet article) et à l’envoyer au Ministre de l’Agriculture. L’objectif : que minimum 5 000 lettres d’éleveurs parviennent rapidement sur le bureau de Julien Denormandie. « Il doit aider des milliers d’éleveurs plutôt que de favoriser une dizaine d’abatteurs, d’autant plus qu’on ne demande pas un centime d’aide à l’Etat ! », s’exclame le président de l’association avant de demander aux représentants des groupements présents de bien vouloir diffuser cette lettre le plus largement possible aux éleveurs.

Négocier ensemble

Présent lors de la réunion, Michel Bloc’h, président de la branche porc d’Eureden et de l’UGPVB2 avoue : « Ce sujet est clivant dans la filière. L’AOP3 va nous permettre de nous rassembler et de discuter avec les abattoirs. Dans le contexte actuel de baisse de la production, ces derniers sont d’ailleurs plus ouverts à la discussion qu’il y a un an ».
En espérant voir le Ministre de l’agriculture assailli de courriers et ainsi répondre favorablement à leur demande, les membres de l’association Pour le bien-être porcin et la non-castration des porcs donnent rendez-vous aux éleveurs lors du prochain Space.

1: Fédération française des industriels charcutiers, traiteurs et transformateurs de viandes

2 : Union des groupements de producteurs de viande de Bretagne

3: Association d'organisation de producteurs

 

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