Les abattoirs, victimes privilégiées du Covid-19
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- Auteur : Emmanuelle Bordon
La fréquence des foyers épidémiques dans les abattoirs interpelle. Au sujet de celui de Fleury-les-Aubray, qui produit 55 000 tonnes de viande de porc par an, le préfet de région a d’abord évoqué son « obsolescence ». Son unité de transformation est en effet fermée depuis décembre 2019 suite à un problème de santé alimentaire. Un point de vue cependant démenti par Tradival, qui a indiqué que sa priorité était de « protéger la santé de [ses] salariés et prestataires » et que des mesures barrières avaient été mises en place dès le 23 mars. Les salariés témoignent en effet qu’ils disposent, comme d’ailleurs en temps ordinaire, de masques, de gel hydroalcoolique, de vêtements spéciaux. « On est dans l’agroalimentaire, au niveau de l’hygiène, ça ne rigole pas », a expliqué à l’AFP Abdel Bouchra, délégué du personnel CGT. Mais « certains prestataires n’ont pas forcément la même rigueur », a-t-il ajouté. En outre, si les distances de sécurité sont respectées dans les ateliers, le reste de l’usine apparaît plus problématique, puisque lorsque la chaîne s’arrête, les salariés restent dans le vestiaire. « Nous sommes entre vingt et trente, alors que le vestiaire fait 15m2. (...) Ce n’est pas possible de respecter les distances de sécurité toute la journée », regrette un ouvrier. Un fait dont témoignent également des salariés de Kermené, pour qui rester à bonne distance pendant toute la journée de travail se révèle impossible, à moins de diminuer la production.
Sous-traitance et atmosphère en cause
Si l’organisation des locaux peut être incriminée dans ces contaminations, il semble cependant qu’elle ne soit pas la seule en cause. Le recours massif des abattoirs à la sous-traitance est en effet pointé du doigt, en particulier chez ceux de France et d’Allemagne, qui font fréquemment appel à des travailleurs détachés venus des pays de l’Est. Le syndicat allemand de l'alimentaire NGG souligne le fait qu’il n’est pas rare que ceux-ci soient hébergés, le temps de leur contrat, dans des logements collectifs exigus, qui favorisent la promiscuité et le manque d’hygiène. La contamination aurait donc pu se faire aussi de cette manière.
Enfin, des études* ont montré que l’atmosphère des abattoirs, généralement maintenue en dessous de 12°C pour des raisons de sécurité sanitaire, pourrait être propice à la persistance des coronavirus, dont celui qui est responsable du Covid-19. Pire encore, dans les zones de précongélation, qui conservent une température de 4°C, le virus pourrait rester actif pendant un mois sur les surfaces métalliques, contre quelques jours à une température plus douce. Et, pour ne rien arranger, la ventilation contribuerait à la dissémination du pathogène.
Il apparaît donc que la vulnérabilité des personnels des abattoirs à la contagion soit le résultat d’une conjonction de facteurs plutôt que d’une cause unique. En France, cette situation inquiète les éleveurs qui redoutent que, comme aux États-Unis, des fermetures d’abattoirs ne retardent les enlèvements.
* Asadi et al., « The coronavirus pandemic and aerosols : Does COVID-19 transmit via expiratory particles ? », Aerosol Science and Technology 2020, VOL. 54, NO. 6, 635 – 638 ; Qian et al., « Indoor transmission of SARS-CoV-2 », medRxiv preprint ; Erin Bromage, « The Risks — Know Them — Avoid Them », billet de blog