Comment la méthanisation participe de la bioéconomie
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- Auteur : Joshua Daguenet
Destinée à privilégier les ressources du vivant au détriment des énergies fossiles, la bioéconomie permet de créer de la valeur ajoutée et incarne les défis économiques, sociétaux et environnementaux de demain.
Dans ce cadre, le ministère de l'Agriculture et de l'Alimentation a initié en 2019 le projet Métha'Revenus pour analyser les effets structurels de la méthanisation dans les revenus des agriculteurs. Pascal Grouiez, maître de conférences à l'université Paris-Cité et porteur du projet, a établi le contexte des recherches : « Pendant 30 ans, les agriculteurs ont investi dans le cadre de la bioéconomie sans que cela ne se traduise par davantage de captation de la valeur ajoutée. L'hypothèse que nous avons posée est de dire que la méthanisation pouvait modifier leur position d’acteur captif dans la chaîne industrielle donnée ».
« Une grande variabilité des revenus de méthanisation »
51 agriculteurs et acteurs de la filière ont été interrogés dans le but de définir les revenus engendrés par l'activité de méthanisation : « Il y a une grande variabilité des revenus de méthanisation, centrée autour d'une médiane qui s'établit à 500 euros par kilowatt électrique 2 par an ». Pascal Grouiez apporte une précision : « La cogénération génère des revenus beaucoup plus dispersés autour de la médiane que l'injection. Le modèle de l'injection s'apparente à l'utilisation d'une technologie déjà standardisée ». Des revenus qui s'articulent autour de 3 modèles principaux :
1 – « Internalisation et symbiose », pour des éleveurs seuls cherchant à « maîtriser les coûts de la maintenance en apprenant à gérer l'outil de méthanisation » (580 à 850 euros €/kwe/an).
2 – « Des céréaliers des régions de grandes cultures en injection » pour des unités de méthanisation plus importantes dans lesquelles « les substrats sont essentiellement composés de céréales » (400 à 700 euros €/kwe/an).
3 – « Petit collectif d'agriculteurs » pour des agriculteurs seuls ou des petits collectifs : « Les agriculteurs vont travailler sur la synergie de leurs compétences et partager le temps de travail de l'unité dé méthanisation » (400 à 650 euros €/kWe/an).
Quel avenir pour la bioéconomie dans un contexte de volatilité des prix et des revenus ? Pour Pascal Grouiez, « le rôle de la demande est essentiel » pour encourager la poursuite de cette démarche. « Pour les agriculteurs qui sont dans une logique de transition vers une agriculture agro-écologique, nous plaidons pour une reconnaissance d'une méthanisation verte avec un label HQE pour permettre aux consommateurs d'énergie de savoir ce qui est un biogaz vertueux, produit dans une logique de transition écologique et d'économie circulaire, d'un biogaz purement productiviste porté par des industriels. »
Les progrès technologiques ont également leur rôle à jouer dans la consolidation du modèle : « Si la technologie évolue dans le temps, elle peut avoir des répercussions sur les revenus. L'évolution de la technologie dépend des dynamiques sociales. Au début, les modèles de méthanisation étaient simples, puis la technologie s'est complexifiée. Globalement, le secteur – à la fois les constructeurs, les agriculteurs et les dynamiques portées – a conduit à une logique où le revenu devait être dégagé en fonction du pouvoir méthanogène de la biomasse utilisée ».
Aujourd'hui, les méthanisateurs sont dépendants des tarifs de rachat d'électricité pour assurer la pérennité de leur unité : « Sans ces tarifs de rachat dans le calcul de rentabilité, les unités seraient tout juste à l'équilibre », prévient le conférencier. Rentabiliser une unité de méthanisation est un processus long et souvent fragile.
Quelle bioéconomie pour demain ?
Camille Poutrin, chef de projet à GreenFlex, appelle à une bioéconomie « résiliente et pérenne » : « Si on exploite du bois rare en Amazonie pour fabriquer des coques de téléphone, c'est de la bioéconomie. Mais pas durable », convient-elle. « L'idée n'est pas de revenir à l'âge de pierre, mais réfléchir à la bioéconomie dans son ensemble pour remettre le vivant au cœur de notre production ». Et replacer aussi l'agriculteur au centre de l'économie. « L'exploitation agricole ne doit pas seulement nourrir la population, mais produire de l'énergie locale et durable pour apporter de la valeur ajoutée à son territoire, fabriquer des matières premières ».
Camille Poutrin rappelle ainsi que les ressources locales sont exploitées depuis des milliers d'années tandis que les ressources fossiles telles le pétrole le sont depuis plus d'un siècle. Des ressources fossiles encore indispensables pour se chauffer, s'habiller et se soigner. « L'énergie est un enjeu fort pour la production agricole. La transition énergétique s'est opérée il y a 60 ans avec la disparition de la traction animale qui était la base de la fourniture de l'énergie. La montée en puissance des machines et des fertilisants – énergies fossiles – ont permis de moderniser l'agriculture ».
La vocation à prioriser l'énergie va-t-elle devenir la norme ? « On n'est plus vraiment porté sur l'alimentation si on considère que l'objectif final est de produire de l'énergie » constate Pascal Grouiez.
1 Cette réflexion a eu lieu dans le cadre d'un webinaire organisé par l'institut Agreenium, L'Alliance française de la formation et la recherche pour l'agriculture, l'alimentation, l'environnement et la santé globale. Quant à GreenFlex, filiale du groupe Total, elle accompagne les entreprises et territoires dans leur transition environnementale et sociétale.
2 Le revenu par kilowatt électrique (kWe) est basé sur l'indicateur résultat courant avant impôts (RCAI). Il ne tient pas compte de l'amortissement mais de l'ensemble des recettes et des coûts.